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John Peter B. – Micro-nouvelles et divers !

août 28, 2009

Drame familial

Filed under: Micro-nouvelles — John Peter B. @ 9:07

- « Vous les connaissiez bien ? »
- « C’était une famille sans histoire. Ce matin-là, la mère était au marché. Ludovic venait de prendre sa retraite, quelques jours auparavant. Nous avons entendu les coups de feu vers dix heures »
- « Etiez-vous au courant pour leur fils ? Je veux dire, en parliez-vous parfois avec eux ? ou entre vous ? »
- « Bien sûr ! Vous savez, dans ces résidences, tout le monde se connait et connait tout sur tout le monde. Nous vivons chacun chez nous, mais, aussi dans une petite communauté, c’est un peu obligé quand on est voisins. Nous étions tous au courant, je crois. Ludovic en parlait parfois, je l’ai même vu pleurer quelques fois. Ah, ce n’était pas le gars à pleurer pour des peccadilles, le père Ludo ! Non, croyez-moi, ça lui en avait fichu un sacré coup, cette histoire. »
- « Il en pleurait ? c’était donc un drame dans sa vie ?
- « Vous savez, monsieur le journaliste, quel père ne serait pas touché au plus profond de lui-même si sa propre fille, je veux dire la chair de sa chair, un bout de soi, en fait, avait accouché d’un truc pareil. »

Nous avions appelé cette affaire l’affaire du sosie de Napoléon. Quand la première photo était arrivée, par mail anonyme, nous avons cru à une plaisanterie. Dans un berceau très simple, un poupon regardait fixement l’objectif de l’appareil. Il ne souriait pas. Une tête ronde, le cheveu dru et noir et une incroyable ressemblance avec Napoléon tel qu’on peut le voir sur les toiles de David.

Le rédacteur en chef n’a pas hésité longtemps. L’instinct du métier, il flairait le scoop incroyable, celui qui en première page assure trois mois de tranquillité avec les annonceurs. Les lecteurs allaient adorer cette histoire de ressemblance. Il n’avait pas encore les grandes lignes de l’histoire, mais, il s’emballait. C’est ça, le métier.
C’est moi qui fus dépêché sur place.
Il fallait, dans un premier temps, prendre contact avec la personne qui nous envoyait ces photos. J’avais pris une chambre d’hôtel confortable dans la même rue que les protagonistes de cette affaire et je rencontrai Nadia dans le lobby. C’était une voisine de la famille. Une voisine très proche.
Elle avait remarqué la ressemblance du nourrisson avec le grand homme tout de suite. Alors que les parents et grands parents regardaient avec amour le bébé, Nadia restait interloquée par la petite main glissée dans la boutonnière de la brassière.

Elle avait pris de nombreuses photographies du bambin. Une était particulièrement étrange. On voyait, sur un petit cheval de bois, un petit Napoléon, sabre en plastique au clair, qui regardait de trois quart, comme haranguant des grognards imaginaires. On imaginait très bien le Pont d’Arcole.
Je lui demandai si elle pouvait me confier celle-ci, particulièrement, qui ferait le bonheur de mon rédacteur en chef et des lecteurs, il n’y avait aucun doute à avoir. Le lendemain, elle était en première page.

La rédaction était noyée sous les coups de téléphone. Les journaux télévisés en parlèrent juste après les résultats de football. Étant en première ligne sur cette enquête, j’étais interviewé pour tous les médias. Nadia ne fût pas épargnée non plus. Seule la famille endeuillée refusait de parler.

La mère du gamin avait été internée dans un hôpital spécialisé, très choquée. Je tentai plusieurs fois de parvenir auprès d’elle, pour tenter de lui arracher une confession qui aurait été du meilleur effet dans le livre que je préparais.
La plus grande maison d’édition parisienne m’avait alloué une très confortable avance sur mes futurs droits d’auteur, j’avais déjà commandé une berline de luxe neuve.

L’église était bondée, le jour de l’enterrement. La municipalité avait installé des écrans géants sur le parvis, la foule s’amassait pour ne rien rater du spectacle. On célébrait la plus incroyable des cérémonies, l’enterrement de « Napoléon le tout petit », comme l’avait finement surnommé la presse, et son grand père, Ludovic. La mère (Lætitia, il y a des coïncidences qui ne s’inventent pas) était au premier rang, titubant, encadrée par deux infirmiers en grande tenue.
L’émotion était à son comble quand elle tenta de dire quelques mots devant le petit cercueil. Les télévisions du monde entier étaient là, ne voulant pas, pour rien au monde, rater une occasion pareille. Le jubilé de la reine d’Angleterre avait eu moins de succès.

Plus tard, devant un chocolat chaud, Nadia revint à ma demande sur cette histoire. Mon bouquin était devenu une longue interview de « la voisine intime ». J’hésitais à la surnommer Joséphine, mais, trouvais que Nadia n’était pas très « vendeur ».
C’est un détail que je verrai à la relecture.

Elle me parla de la tache de vin, sur la fesse droite de l’enfant, étrange tache de vin. Elle était persuadée que celle-ci représentait distinctement un aigle.
Elle m’apprit aussi que Napoléon « le tout petit » était étrangement précoce. Il parlait à dix huit mois, mais, avec un léger accent corse qui charmait ses parents, terrifiait les grands parents. Mais, quand vers l’âge de neuf ans, le garçonnet supplia son père de l’inscrire à l’académie militaire, Lætitia et son mari décidèrent de demander l’avis des grands-parents. Le père Ludovic entra dans une colère froide, il s’enferma presque deux jours dans sa chambre, refusant de s’alimenter, et surtout, surtout, de voir son petit- fils.
Sa femme sentait la catastrophe arriver, mais, elle ne savait pas quoi faire pour désamorcer cette bombe à retardement.

Les parents prirent rendez-vous chez un psychologue, qui ne remarqua rien de spécial, sinon que « ce charmant enfant très précoce » vouait une haine féroce aux anglais. Comme le thérapeute s’appelait Alexander Cooper, la relation fut tout de suite assez tendue.

Je consignai tous ces éléments, me voyant déjà en première place des ventes en librairie, mon livre best-seller et moi très à l’aise pour le restant de mes jours. J’étais conscient aussi qu’une chance pareille ne se reproduirait pas deux fois. Je devais tout comprendre de cette triste affaire. Je posais des questions sur la famille, les antécédents.

- « Avez-vous connaissance de cas de folie dans cette famille, de suicides, de dégénérescences cérébrales particulières ? »
- « Non ! Ou alors, ils n’en ont jamais parlé. Mais, le père Ludovic était réellement persuadé que son petit fils était la réincarnation de Napoléon. Et j’avoue que je ne suis pas loin de le croire aussi. »
- « J’en suis persuadé aussi, Nadia. Vous savez, on a vu des cas de ce genre assez étranges, notamment des enfants « reconnus » par des moines tibétains comme étant des réincarnations de lamas décédés. Mais, Napoléon n’était pas un lama. »

Je laissai passer un moment de silence, le temps de siroter une gorgée de chocolat.

- « Leurs connaissiez-vous une certaine tendance au mysticisme ? »
- « Pas plus que chez tout le monde. C’était des gens honnêtes travailleurs, croyants aussi, sans doute, comme les descendants des réfugiés espagnols en général »
- « Mais, pourquoi un homme tue-t-il son petit fils avant de se donner la mort. Cette ressemblance avec Napoléon n’est quand même pas à la base de ce drame ? »
- « Je ne sais pas, monsieur… Vous devriez peut-être interroger d’autres membres de la famille. Le père Ludo était très proche de son frère resté au pays. Il vous renseignerait peut-être mieux que moi »

Je décidai de me rendre le plus rapidement possible à Madrid.

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