- « Chef ? Chef ? Je sais qui a tué le docteur Manfret !
Je rangeai précipitamment la photo de Marion dans le tiroir de mon bureau. L’inspecteur Lamantière venait d’entrer dans mon bureau, brusquement, dégondant presque la porte en l’ouvrant. Je détestais ces intrusions brutales dans la tranquillité de mon bureau. Surtout quand je salivais devant les photos de cette petite salope. Ah, elle savait y faire, Marion.
- « Chef ! Je sais qui a tué le docteur Manfret ! »
- « Expliquez-vous, Lamantière »
- « Chef ! c’est moi qui l’ai tué ! »
Lamantière n’était pas vraiment ce qu’on pourrait appeler un homme brillant. Son intelligence un peu limitée l’avait confiné dans des emplois subalternes, et il avait gravi petit à petit les échelons de la police. Plus par acharnement que par sa capacité d’analyse.
Mais, c’était un bon élément, un inspecteur efficace quand il était bien entouré. Le laisser seul décider de la culpabilité d’un suspect me faisait toujours froid dans le dos. Alors, le voir s’accuser de ce crime me laissait interloqué.
C’est donc, les yeux écarquillés et la bouche béante que je lui fis signe de s’asseoir.
- « Je n’ai jamais entendu quelque chose d’aussi stupide, mon vieux Lamantière. Nous sommes arrivés ensemble sur les lieux du crime. Nous étions toujours ensemble quand nous avons trouvé le corps sans vie du docteur Manfret. Vous avez appelé le légiste pendant que je prenais le pouls de la victime. »
- « Oui, c’est exact ! Mais, rappelez-vous, commissaire. La scène nous avait surpris. Le cadavre était comme dans un brouillard. »
- « En effet, nous avons mis ça sur le compte du rhum que nous avions bu avant de nous précipiter suite à l’appel de la bonne »
- « Le légiste m’a expliqué, en fait, pourquoi le cadavre semblait transparent par moment. »
Lamantière avala péniblement sa salive. Je scrutais ses yeux, cherchant la trace d’un début de dépression nerveuse. Nervous breakdown, comme disait Tod l’english pour excuser les femmes découpées en morceaux qu’il jetait dans la Seine. « Vous comprendre, elles étaient dans une nervous breakdown, alors, je vouloir… voulions… voulu les calmer ».
Mais, Lamantière ne montrait dans son regard aussi intense qu’une tranche de bacon aucun symptôme d’une moindre fatigue intellectuelle. La vie lui passait dessus, sans s’arrêter, sans prendre prise sur ses épaules de catcheur.
J’eus une pensée émue pour les yeux de Marion, ses seins, son cul, dans le tiroir de mon bureau, là, pile devant moi, un bout de rêves dans cette morne vie qui était la mienne depuis que j’avais accepté cette affectation, et repris la conversation :
- « Et il vous a expliqué quoi, le légiste ? Que le rhum qu’on avait éclusé avait fait de vous un criminel ? »
- « Non, commissaire. Vous n’y êtes pas ! Le docteur était en fait mort ET vivant »
- « Il était mort OU vivant ? »
- « A la fois, mort ET vivant. Le légiste a appelé ça un état quantique de crime »
- « Pardon ? un état cantique ? Le docteur était un cul béni, c’est ça ? Mais, comment le légiste pouvait savoir ça ? ça ne tient pas debout, Lamantière ! Nous étions tout simplement éméchés, en arrivant. C’est aussi simple que cela … »
- « Non ! Quantique. Q… U… A… c’est un truc nouveau, parait-il. On ne sait pas si ça existe ou pas. Enfin, c’est compliqué. Attendez, j’ai pris des notes, quand le légiste m’a expliqué… »
Lamantière sortit de sa poche un calepin.
- « Alors, il a appelé ça un principe de superposition. Pour ça que Manfret était mort ET vivant. A l’instant t où nous l’avons découvert, il était impossible de déterminer si le docteur était mort, vivant ou mort ET vivant. Je sais, c’est compliqué. Je n’ai pas non plus bien compris ce que voulait m’expliquer le légiste. Mais, il avait l’air très sérieux.
Il m’a dit qu’il était quand même très surpris parce que d’après des copains à lui, de Copenhague, la superposition n’a pas lieu d’être dans notre dimension matérielle.
Attendez …
Oui, voilà : selon l’interprétation de ses amis danois, il est vain de rechercher une signification physique à ce qui n’est qu’une pure formule mathématique. Cette interprétation renie donc formellement toute formulation comme “plusieurs endroits en même temps”, ou “mort ET vivant”.
.. ..
Là, je lui ai demandé comment expliquer, alors, que le docteur semblait mort ET vivant. Il m’a répondu (je cite) : « Selon la théorie d’Everett, défendue également par David Deutsch, l’état de superposition admet une interprétation physique. Les états superposés existeraient dans une infinité d’univers parallèles : la particule serait à une certaine position dans un univers, et à une autre dans un autre univers. Dans cette théorie il est impropre également de parler de “plusieurs endroits en même temps” : pas dans le même univers en tout cas. »
.. ..
J’ai mis deux hommes pour chercher ce David Deutsch. On va l’interroger ! »
.. ..
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- « Ok, ok, Lamantière. Je n’ai rien compris, ce n’est pas grave … Mais, en quoi cela vous concernerait cette affaire ? Que le docteur Manfret soit mort ET vivant, qu’il soit là, ou dans une autre dimension, un autre univers, cela ne fait pas de vous son assassin ? »
- « Ben, c’est-à-dire, si en fait … »
- « Expliquez-vous, nom d’un chien, je n’ai pas que ça à faire. Vous arrivez avec une théorie fumeuse, pour me prouver que vous l’avez tué, et ça n’a ni queue ni tête ! »
- « Si, je l’ai tué … Mettez vous à ma place cinq minutes commissaire … »
Je ne comprenais plus rien, j’avais décroché, ne rêvais que de faire appeler Marion pour qu’elle passe sous mon bureau m’expliquer pourquoi son petit trafic de cocaïne n’était absolument pas punissable par la loi en vigueur dans notre pays… à l’évocation de « en vigueur », je souriais !
- « Quand j’ai voulu procéder à son identification, je me suis aperçu qu’il n’était pas facile de prendre les empreintes digitales d’un cadavre existant à la fois là, sans y exister, tout en étant présent dans d’autres dimensions. Ce n’est pas de ma faute, commissaire, les crédits pour le matériel sont serrés cette année. On n’est pas outillés !
Alors, au bout d’un moment, j’ai perdu patience… »
- « Et alors ? » aboyai-je, perdant mon self-control au fur et à mesure des images précises de Marion dans mes fantasmes
- « Alors, je l’ai fini à grands coups de chandelier dans le crâne. Maintenant, il est bien mort dans notre dimension ! »








