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John Peter B. – Micro-nouvelles et divers !

août 30, 2009

Scène du crime

Filed under: Micro-nouvelles — John Peter B. @ 7:23

- « Chef ? Chef ? Je sais qui a tué le docteur Manfret !

Je rangeai précipitamment la photo de Marion dans le tiroir de mon bureau. L’inspecteur Lamantière venait d’entrer dans mon bureau, brusquement, dégondant presque la porte en l’ouvrant. Je détestais ces intrusions brutales dans la tranquillité de mon bureau. Surtout quand je salivais devant les photos de cette petite salope. Ah, elle savait y faire, Marion.

- « Chef ! Je sais qui a tué le docteur Manfret ! »

- « Expliquez-vous, Lamantière »

- « Chef ! c’est moi qui l’ai tué ! »

Lamantière n’était pas vraiment ce qu’on pourrait appeler un homme brillant. Son intelligence un peu limitée l’avait confiné dans des emplois subalternes, et il avait gravi petit à petit les échelons de la police. Plus par acharnement que par sa capacité d’analyse.

Mais, c’était un bon élément, un inspecteur efficace quand il était bien entouré. Le laisser seul décider de la culpabilité d’un suspect me faisait toujours froid dans le dos. Alors, le voir s’accuser de ce crime me laissait interloqué.

C’est donc, les yeux écarquillés et la bouche béante que je lui fis signe de s’asseoir.

- « Je n’ai jamais entendu quelque chose d’aussi stupide, mon vieux Lamantière. Nous sommes arrivés ensemble sur les lieux du crime. Nous étions toujours ensemble quand nous avons trouvé le corps sans vie du docteur Manfret. Vous avez appelé le légiste pendant que je prenais le pouls de la victime. »

- « Oui, c’est exact ! Mais, rappelez-vous, commissaire. La scène nous avait surpris. Le cadavre était comme dans un brouillard. »

- « En effet, nous avons mis ça sur le compte du rhum que nous avions bu avant de nous précipiter suite à l’appel de la bonne »

- « Le légiste m’a expliqué, en fait, pourquoi le cadavre semblait transparent par moment. »

Lamantière avala péniblement sa salive. Je scrutais ses yeux, cherchant la trace d’un début de dépression nerveuse. Nervous breakdown, comme disait Tod l’english pour excuser les femmes découpées en morceaux qu’il jetait dans la Seine. « Vous comprendre, elles étaient dans une nervous breakdown, alors, je vouloir… voulions… voulu les calmer ».

Mais, Lamantière ne montrait dans son regard aussi intense qu’une tranche de bacon aucun symptôme d’une moindre fatigue intellectuelle. La vie lui passait dessus, sans s’arrêter, sans prendre prise sur ses épaules de catcheur.

J’eus une pensée émue pour les yeux de Marion, ses seins, son cul, dans le tiroir de mon bureau, là, pile devant moi, un bout de rêves dans cette morne vie qui était la mienne depuis que j’avais accepté cette affectation, et repris la conversation :

- « Et il vous a expliqué quoi, le légiste ? Que le rhum qu’on avait éclusé avait fait de vous un criminel ? »

- « Non, commissaire. Vous n’y êtes pas ! Le docteur était en fait mort ET vivant »

- « Il était mort OU vivant ? »

- « A la fois, mort ET vivant. Le légiste a appelé ça un état quantique de crime »

- « Pardon ? un état cantique ? Le docteur était un cul béni, c’est ça ? Mais, comment le légiste pouvait savoir ça ? ça ne tient pas debout, Lamantière ! Nous étions tout simplement éméchés, en arrivant. C’est aussi simple que cela … »

- « Non ! Quantique. Q… U… A… c’est un truc nouveau, parait-il. On ne sait pas si ça existe ou pas. Enfin, c’est compliqué. Attendez, j’ai pris des notes, quand le légiste m’a expliqué… »

Lamantière sortit de sa poche un calepin.

- « Alors, il a appelé ça un principe de superposition. Pour ça que Manfret était mort ET vivant. A l’instant t où nous l’avons découvert, il était impossible de déterminer si le docteur était mort, vivant ou mort ET vivant. Je sais, c’est compliqué. Je n’ai pas non plus bien compris ce que voulait m’expliquer le légiste. Mais, il avait l’air très sérieux.

Il m’a dit qu’il était quand même très surpris parce que d’après des copains à lui, de Copenhague, la superposition n’a pas lieu d’être dans notre dimension matérielle.

Attendez …

Oui, voilà : selon l’interprétation de ses amis danois, il est vain de rechercher une signification physique à ce qui n’est qu’une pure formule mathématique. Cette interprétation renie donc formellement toute formulation comme “plusieurs endroits en même temps”, ou “mort ET vivant”.

.. ..

Là, je lui ai demandé comment expliquer, alors, que le docteur semblait mort ET vivant. Il m’a répondu (je cite) : « Selon la théorie d’Everett, défendue également par David Deutsch, l’état de superposition admet une interprétation physique. Les états superposés existeraient dans une infinité d’univers parallèles : la particule serait à une certaine position dans un univers, et à une autre dans un autre univers. Dans cette théorie il est impropre également de parler de “plusieurs endroits en même temps” : pas dans le même univers en tout cas. »

.. ..

J’ai mis deux hommes pour chercher ce David Deutsch. On va l’interroger ! »

.. ..

.. ..

- « Ok, ok, Lamantière. Je n’ai rien compris, ce n’est pas grave … Mais, en quoi cela vous concernerait cette affaire ? Que le docteur Manfret soit mort ET vivant, qu’il soit là, ou dans une autre dimension, un autre univers, cela ne fait pas de vous son assassin ? »

- « Ben, c’est-à-dire, si en fait … »

- « Expliquez-vous, nom d’un chien, je n’ai pas que ça à faire. Vous arrivez avec une théorie fumeuse, pour me prouver que vous l’avez tué, et ça n’a ni queue ni tête ! »

- « Si, je l’ai tué … Mettez vous à ma place cinq minutes commissaire … »

Je ne comprenais plus rien, j’avais décroché, ne rêvais que de faire appeler Marion pour qu’elle passe sous mon bureau m’expliquer pourquoi son petit trafic de cocaïne n’était absolument pas punissable par la loi en vigueur dans notre pays… à l’évocation de « en vigueur », je souriais !

- « Quand j’ai voulu procéder à son identification, je me suis aperçu qu’il n’était pas facile de prendre les empreintes digitales d’un cadavre existant à la fois là, sans y exister, tout en étant présent dans d’autres dimensions. Ce n’est pas de ma faute, commissaire, les crédits pour le matériel sont serrés cette année. On n’est pas outillés !

Alors, au bout d’un moment, j’ai perdu patience… »

- « Et alors ? » aboyai-je, perdant mon self-control au fur et à mesure des images précises de Marion dans mes fantasmes

- « Alors, je l’ai fini à grands coups de chandelier dans le crâne. Maintenant, il est bien mort dans notre dimension ! »

août 29, 2009

Des G et des poussières !

Filed under: Micro-nouvelles — John Peter B. @ 12:44

La chaleur était étouffante. J’attendais le cerveau vidé que l’accélération me colle au siège. Vous me direz : attendre qu’une « poussée » de plusieurs G vous colle à un fauteuil Louis XV, c’est assez illusoire.

Mais, le produit que m’avait fourni Dominique était extraordinaire. Pour l’avoir expérimenté déjà plusieurs fois, je pouvais témoigner de ses effets pour le moins surprenants.

J’avais fermé les volets du salon, laissant juste une fente de lumière pour ne pas me prendre les pieds dans le tapis. Je me calai contre le dossier du fauteuil et me vaporisai le nez d’un brouillard d’eau, à laquelle j’avais ajouté une dose infime du produit. L’effet fut quasi instantané.
Mes mains se crispèrent sur les accoudoirs du fauteuil, mes pieds quittèrent la douceur du Heriz. Je sentais mes cuisses se détendre, et le fauteuil décolla.

Je survolais ma ville.
Enfin, je supposais que c’était ma ville. Pour être plus juste, je survolais une ville. De ces bâtisses roses, je ne reconnaissais pas grand-chose. Je n’avais jamais fait attention à la couleur des bâtiments, dois-je dire pour être vraiment honnête. Mais, le survol changeait sans doute pas mal les aperçus qu’on peut voir. Tout est question de point de vue.

J’allais aborder la phase que je préférais, à savoir l’accélération en elle-même. Mon fauteuil ayant atteint une hauteur conséquente, il tournoya sur lui-même doucement, quelques temps, puis commença à accentuer sa vitesse. J’étais de plus en plus oppressé, mais la sensation de vitesse m’enivrait.
Malgré cette impression qu’on me broyait la cage thoracique, je voulais hurler de bonheur. Je voyais des campagnes, des forêts, des villes défiler de plus en vite en dessous de moi, et ressentais une sensation de puissance incroyable. Comme si chaque parcelle de terre survolée devenait mienne.
Un long trajet sur ce que je devinais être l’Océan Pacifique et j’étais déjà en vue de la Muraille de Chine. Je devais faire le tour du monde en quelques minutes, allant de plus en plus vite… Le monde devenait un brouillard, les lumières s’aggloméraient en une ligne continue. Ma persistance rétinienne faisait de chaque agglomération humaine une tige de luminosité un peu plus épaisse en son centre, qui s’effilait avant d’être raccordée avec une nouvelle tige. L’univers devenait fils de lumière.

J’allais de plus en plus vite, le corps écrasé contre le fauteuil Louis XV, et hurlais comme un damné, de souffrance et de bonheur. Mon cerveau ne pouvait que s’écouler par les oreilles, compressé à outrance.

Et c’est ce moment qui fut le plus violent. Pour d’obscures raisons, le fauteuil stoppa brutalement. Je pensais être éjecté violemment et attendait la chute libre avec émotion, sans penser une seule seconde à l’atterrissage. J’avais survécu à cette accélération faramineuse, la chute serait douceur, l’air me giflerait amicalement. Je tendrais mes bras pour englober le monde, pour aimer les hommes, pour faire l’amour à la terre.
Le choc fut rude. Je tombai du fauteuil et m’écrasais le nez sur le tapis persan.
Difficilement, je remontai sur le fauteuil, me calai confortablement à nouveau et saisis la bouteille pressurisée. Une dernière petite dose ne pourrait pas me faire de mal.

Le corps d’un homme né en 1970, locataire d’un appartement du centre-ville de Mâcon (Saône-et-Loire), a été découvert mercredi dans son logement, alors qu’il était décédé depuis le début de l’année 2006, a-t-on appris vendredi 28 août de source judiciaire.
Selon le procureur de la République, qui a confirmé une information des quotidiens Aujourd’hui en France/Le Parisien et le Journal de Saône-et-Loire dans leurs éditions de vendredi, le cadavre de cet homme, dont l’identité n’a pas été communiquée, a été découvert momifié, assis dans un fauteuil, par un huissier, un serrurier et un policier venus après des impayés de loyer.
L’autopsie a indiqué que l’homme avait été comme écrasé par une pression de plusieurs atmosphères, a ajouté le procureur. Une enquête est en cours.

août 28, 2009

Drame familial

Filed under: Micro-nouvelles — John Peter B. @ 9:07

- « Vous les connaissiez bien ? »
- « C’était une famille sans histoire. Ce matin-là, la mère était au marché. Ludovic venait de prendre sa retraite, quelques jours auparavant. Nous avons entendu les coups de feu vers dix heures »
- « Etiez-vous au courant pour leur fils ? Je veux dire, en parliez-vous parfois avec eux ? ou entre vous ? »
- « Bien sûr ! Vous savez, dans ces résidences, tout le monde se connait et connait tout sur tout le monde. Nous vivons chacun chez nous, mais, aussi dans une petite communauté, c’est un peu obligé quand on est voisins. Nous étions tous au courant, je crois. Ludovic en parlait parfois, je l’ai même vu pleurer quelques fois. Ah, ce n’était pas le gars à pleurer pour des peccadilles, le père Ludo ! Non, croyez-moi, ça lui en avait fichu un sacré coup, cette histoire. »
- « Il en pleurait ? c’était donc un drame dans sa vie ?
- « Vous savez, monsieur le journaliste, quel père ne serait pas touché au plus profond de lui-même si sa propre fille, je veux dire la chair de sa chair, un bout de soi, en fait, avait accouché d’un truc pareil. »

Nous avions appelé cette affaire l’affaire du sosie de Napoléon. Quand la première photo était arrivée, par mail anonyme, nous avons cru à une plaisanterie. Dans un berceau très simple, un poupon regardait fixement l’objectif de l’appareil. Il ne souriait pas. Une tête ronde, le cheveu dru et noir et une incroyable ressemblance avec Napoléon tel qu’on peut le voir sur les toiles de David.

Le rédacteur en chef n’a pas hésité longtemps. L’instinct du métier, il flairait le scoop incroyable, celui qui en première page assure trois mois de tranquillité avec les annonceurs. Les lecteurs allaient adorer cette histoire de ressemblance. Il n’avait pas encore les grandes lignes de l’histoire, mais, il s’emballait. C’est ça, le métier.
C’est moi qui fus dépêché sur place.
Il fallait, dans un premier temps, prendre contact avec la personne qui nous envoyait ces photos. J’avais pris une chambre d’hôtel confortable dans la même rue que les protagonistes de cette affaire et je rencontrai Nadia dans le lobby. C’était une voisine de la famille. Une voisine très proche.
Elle avait remarqué la ressemblance du nourrisson avec le grand homme tout de suite. Alors que les parents et grands parents regardaient avec amour le bébé, Nadia restait interloquée par la petite main glissée dans la boutonnière de la brassière.

Elle avait pris de nombreuses photographies du bambin. Une était particulièrement étrange. On voyait, sur un petit cheval de bois, un petit Napoléon, sabre en plastique au clair, qui regardait de trois quart, comme haranguant des grognards imaginaires. On imaginait très bien le Pont d’Arcole.
Je lui demandai si elle pouvait me confier celle-ci, particulièrement, qui ferait le bonheur de mon rédacteur en chef et des lecteurs, il n’y avait aucun doute à avoir. Le lendemain, elle était en première page.

La rédaction était noyée sous les coups de téléphone. Les journaux télévisés en parlèrent juste après les résultats de football. Étant en première ligne sur cette enquête, j’étais interviewé pour tous les médias. Nadia ne fût pas épargnée non plus. Seule la famille endeuillée refusait de parler.

La mère du gamin avait été internée dans un hôpital spécialisé, très choquée. Je tentai plusieurs fois de parvenir auprès d’elle, pour tenter de lui arracher une confession qui aurait été du meilleur effet dans le livre que je préparais.
La plus grande maison d’édition parisienne m’avait alloué une très confortable avance sur mes futurs droits d’auteur, j’avais déjà commandé une berline de luxe neuve.

L’église était bondée, le jour de l’enterrement. La municipalité avait installé des écrans géants sur le parvis, la foule s’amassait pour ne rien rater du spectacle. On célébrait la plus incroyable des cérémonies, l’enterrement de « Napoléon le tout petit », comme l’avait finement surnommé la presse, et son grand père, Ludovic. La mère (Lætitia, il y a des coïncidences qui ne s’inventent pas) était au premier rang, titubant, encadrée par deux infirmiers en grande tenue.
L’émotion était à son comble quand elle tenta de dire quelques mots devant le petit cercueil. Les télévisions du monde entier étaient là, ne voulant pas, pour rien au monde, rater une occasion pareille. Le jubilé de la reine d’Angleterre avait eu moins de succès.

Plus tard, devant un chocolat chaud, Nadia revint à ma demande sur cette histoire. Mon bouquin était devenu une longue interview de « la voisine intime ». J’hésitais à la surnommer Joséphine, mais, trouvais que Nadia n’était pas très « vendeur ».
C’est un détail que je verrai à la relecture.

Elle me parla de la tache de vin, sur la fesse droite de l’enfant, étrange tache de vin. Elle était persuadée que celle-ci représentait distinctement un aigle.
Elle m’apprit aussi que Napoléon « le tout petit » était étrangement précoce. Il parlait à dix huit mois, mais, avec un léger accent corse qui charmait ses parents, terrifiait les grands parents. Mais, quand vers l’âge de neuf ans, le garçonnet supplia son père de l’inscrire à l’académie militaire, Lætitia et son mari décidèrent de demander l’avis des grands-parents. Le père Ludovic entra dans une colère froide, il s’enferma presque deux jours dans sa chambre, refusant de s’alimenter, et surtout, surtout, de voir son petit- fils.
Sa femme sentait la catastrophe arriver, mais, elle ne savait pas quoi faire pour désamorcer cette bombe à retardement.

Les parents prirent rendez-vous chez un psychologue, qui ne remarqua rien de spécial, sinon que « ce charmant enfant très précoce » vouait une haine féroce aux anglais. Comme le thérapeute s’appelait Alexander Cooper, la relation fut tout de suite assez tendue.

Je consignai tous ces éléments, me voyant déjà en première place des ventes en librairie, mon livre best-seller et moi très à l’aise pour le restant de mes jours. J’étais conscient aussi qu’une chance pareille ne se reproduirait pas deux fois. Je devais tout comprendre de cette triste affaire. Je posais des questions sur la famille, les antécédents.

- « Avez-vous connaissance de cas de folie dans cette famille, de suicides, de dégénérescences cérébrales particulières ? »
- « Non ! Ou alors, ils n’en ont jamais parlé. Mais, le père Ludovic était réellement persuadé que son petit fils était la réincarnation de Napoléon. Et j’avoue que je ne suis pas loin de le croire aussi. »
- « J’en suis persuadé aussi, Nadia. Vous savez, on a vu des cas de ce genre assez étranges, notamment des enfants « reconnus » par des moines tibétains comme étant des réincarnations de lamas décédés. Mais, Napoléon n’était pas un lama. »

Je laissai passer un moment de silence, le temps de siroter une gorgée de chocolat.

- « Leurs connaissiez-vous une certaine tendance au mysticisme ? »
- « Pas plus que chez tout le monde. C’était des gens honnêtes travailleurs, croyants aussi, sans doute, comme les descendants des réfugiés espagnols en général »
- « Mais, pourquoi un homme tue-t-il son petit fils avant de se donner la mort. Cette ressemblance avec Napoléon n’est quand même pas à la base de ce drame ? »
- « Je ne sais pas, monsieur… Vous devriez peut-être interroger d’autres membres de la famille. Le père Ludo était très proche de son frère resté au pays. Il vous renseignerait peut-être mieux que moi »

Je décidai de me rendre le plus rapidement possible à Madrid.

août 26, 2009

Jean, homme d'âge mûr ^^ !

Filed under: Micro-nouvelles — John Peter B. @ 10:36

- « aa, aï, ai, aïe, aie, au, ay, eau, eu, eue, oie, ou, où, oui, ouï, ouïe, oye, yéyé, youyou, yue »
- « Pardon ? Youhou, Amandine ? Qu’est-ce tu dis ? »
- « aa, aï, ai, aïe, aie, au, ay, eau, eu, eue, oie, ou, où, oui, ouï, ouïe, oye, yéyé, youyou, yue »
- « Oui, j’ai entendu ! Mais, ça veut dire quoi ? »
- « Rien, je répète mon rôle dans cette pièce, tu sais ? »

Je sautais du lit, en tenue d’Adam. Ah oui, cette pièce. Je détestais ce metteur en scène. Bellâtre, qui draguait ouvertement ma femme.

- « Et tu fais quel rôle, ma chérie ? »
- « Je ne sais pas trop. Il est question de plaisir, jouissance. »

Comme par hasard ! J’étais partagé entre éclater de rire devant la naïveté d’Amandine, et l’envie d’écraser le nez trop droit de ce salaud.

- « Mais, tu ne dis jamais ces mots quand nous faisons l’amour ? Si peut-être ah, ou oh … mais, rarement yéyé. »
- « Alors, c’est que tu ne me fais pas jouir comme il faudrait, Jean ! »
- « Pardon ? »
- « D’après la théorie en vigueur, la jouissance n’est que voyelle »

Le reflet dans le miroir de la salle de bains laissait voir un homme d’âge mûr, avec les yeux très rouges et enfoncés.
Il faudrait que je dorme plus.

- « Bon, admettons, Amandine. Mais, quand tu fais mmm mmm, tu récites le bottin ? Ce sont bien des marques du plaisir, ça, non ? »
- « Ne te fâche pas, Jean. Je pense qu’on devrait arrêter de se voir un certain temps. Faire le point sur nous. »
- « Attends, tu veux me quitter parce que tu ne fais pas oye oye quand je te prends ? »
- « Sans doute, Jean. Tu sais, j’ai compris plein de choses dans ce cours de théâtre. L’oiseau, par exemple ? Il a un s pour ouvrir les jambes des femmes. »
- « Mais, que vient faire l’oiseau ici … tu es adulte, Amandine. On parle de pénis, pas d’oiseau. »
- « Non, je ne parle pas de ça … je parle d’un oiseau, qui permettrait, avec son s, la seule consonne environnée de toutes les voyelles, à Europe d’ouvrir ses cordes vocales et de pousser tous ces sons de plaisir »
- « Mais, que vient faire Europe là-dedans ? »
- « Ah, Jean, c’est pour ça que je veux qu’on arrête notre histoire ! tu ne comprends jamais rien à rien. Si je te dis que l’oiseau ouvre les jambes d’Europe, c’est qu’il ouvre les jambes d’Europe ! c’est comme ça, tout le monde le sait. »
- « Si encore tu m’avais dit un taureau, je dirais oui, sans doute. Mais, un oiseau … Ah, si, je comprends, tu confonds Leda et Europe »
- « Non, je t’assure, c’est bien Europe. Elle jouit en déclamant des voyelles. C’est de là que les voyelles viennent d’ailleurs ! Des cris de jouissance d’Europe »

Je coupai court à la conversation, remis mon pantalon et appelai Reinhardt, le fameux metteur en scène peu scrupuleux.

- « Dites, mon vieux, c’est quoi cette histoire de voyelles, de jouissance, d’oiseau ? »
- « C’est la vérité, monsieur … euh, le mari d’Amandine. Je vais citer le grand Mel Ancólica, qui dit qu’en décomposant OIsEAU, on peut décrypter : O, pour onirisme, I de l’in-fini, de l’in-conscient, A, pulsion active, elle aime, pulsion inactive, elle est aimée, E d’éblouissement, d’éternité (toute subjective soit) mais tellement puissante et U pour ultraméga jouissif. »
- « Et je suppose que ça marche dans toutes les langues ? »
- « bien sûr ! La jouissance est internationale. »
- « Ce qui va être internationale, c’est la trajectoire que votre cul (C ultramégajouissif L) va faire quand je l’aurai botté, croyez-moi … Je vous prierais de laisser ma femme tranquille dorénavant ! »

Je retournai dans la chambre, et vis Amandine en train de mettre à la hâte quelques vêtements dans une valise.
Je décidai de ne pas me fâcher, raflai mes clefs de voiture en passant et courus prendre un grand bol d’air. De la voiture, j’appelai Laetitia.

Elle me dit de venir, qu’elle était seule.

Nous avons fait l’amour, longuement. C’était divin, comme toujours … je notai quelques mmm dans les cris de ma partenaire. Dans les miens aussi.
Je lui racontai ensuite mes déboires.
- « Tu te rends compte, Laeti ? Ma femme veut me quitter parce que je lui fais émettre des consonnes quand on fait l’amour. Ce serait, d’après ses dernières lectures, la preuve qu’elle n’a pas d’orgasme »
Laetitia se tourna vers moi
- « Je suis contente que tu abordes le sujet, Jean … justement …. »

Tartenbois

Filed under: Micro-nouvelles — John Peter B. @ 5:52

Tartenbois !
Tartenbois !

A-t-on idée de choisir Tartenbois.
Non, mais je te jure … Bon, j’en conviens, d’accord ! Cécilia-Marie est issue d’un milieu un peu snob, mais, quand même ! Tartenbois !!!

– « Je veux qu’il n’évoque rien de connu déjà. Tu comprends mon chéri ? Qu’il soit le digne reflet de notre amour, de notre lignée. C’est plutôt de mon côté, d’ailleurs. Et ça fera plaisir à Maschmaya ! »

Moi, dans ma barbe, bougonnant, mais prudemment, juste être inaudible, mais l’avoir dit :
- « Tu peux pas l’appeler maman comme tout le monde ? Même mère, je supporterais mieux ! Maschmaya, mais, c’est grotesque, tu ne comprends pas ça, grotesque !

- « Tu comprends, mon chéri-doudou ? Les Chaudain en seront verts de rage, j’en suis sûr. Ils n’ont décidemment aucune imagination, les pauvres. » (et très rapide dans l’élocution, un peu chantonnant) « Tu ne crois que c’est une question d’intelligence, finalement, mon chéri-doudou ? Non, moi, je pense. C’est elle surtout. Parfois, elle est d’une bêtise. Tu n’imagines pas. Non, tu n’imagines pas, tu n’as aucune imagination, c’est navrant. Maschmaya me le faisait encore remarquer au téléphone hier : « Ton mari, ma très chère Cécilia-Marie n’a aucune imagination. Et ne me dis pas que c’est à cause de sa profession. Théodoros, mon regretté Théodoros, était commerçant aussi. Oui, je sais que c’était ton père ! Théodoros avait une dimension tellement plus spirituelle. Il était plus qu’un père, plus qu’un marchand de brioches. Il était un poète. Théodoros était un poète. Et un philosophe. Un grand artiste …». Maschmaya exagère toujours un peu, mon chéri doudou, tu le sais bien. Oui, mon père s’appelait Georges, mais, si Maschmaya préfère l’appeler Théodoros, cela me fait plaisir aussi. D’ailleurs … »

Là, en général, je ne l’écoute plus. De toute façon, j’aime mon prénom Eric, et je ne vois pas pourquoi je devrais m’appeler désormais Franz-Donatien.
Non mais, … même pour faire plaisir à Maschmaya …
Maschmaya Simone … Que c’est ridicule.

- « Mon chéri-doudou, je t’assure que Tartenbois est absolument inusité. Ce sera notre blason, comme la devise de notre glorieuse maison. »

Ah, parce que c’est une glorieuse maison une boulangerie-pâtisserie ? Même bien située ? Elle a beau être la plus importante de notre petite ville bien provinciale, cela n’en fait pas non plus une « glorieuse maison » !

- « Doudou-chéri ? la princesse Debreuil raffole littéralement de ce prénom. C’est décidé ! nous appellerons notre fille Tartenbois.
- Comment je le sais ? mais, parce qu’elle m’a téléphoné ce matin. Je lui ai téléphoné, c’est pareil non ? »

Je hausse les épaules, et vais palucher les fesses de notre vendeuse.

août 25, 2009

Voix Off !

Filed under: Micro-nouvelles — John Peter B. @ 11:13

Scène 1

Artère d’une ville, les voitures sont collées les unes aux autres. Un passage protégé, des feux de signalisation, placés là pour que les piétons puissent passer à leur tour.

- « Il va avancer un peu, l’abruti devant ? s’il avance, je peux encore me glisser, avant que le feu passe au rouge
- Voilà, avance, avance… et zut..
- Je ne serai jamais à la maison à 11h30. J’en ai marre de cette ville au mois d’août. Heureusement que j’ai la climatisation dans la voiture.
- Ça y est il bouge enfin sa voiture»
- Non mais, qu’est-ce qu’elle croit, Isabelle ? Elle est là depuis six mois, et elle veut déjà mon poste. Elle est du genre à faire les yeux doux à Tony. Je ne vais pas me laisser faire
- Et zut, j’ai oublié d’appeler Transdirect, en partant. Il faut que j’aie confirmation aujourd’hui. Tout à l’heure
- Eh doucement avec ton vélo, sale gosse. Mais, il va rayer ma bagnole !
- Bon, tant pis pour le feu. Pas de croisement. Mais, il sert à quoi, ce feu, sinon à nous emmerder ? Bon, pas de flic, tant pis, j’avance. Les piétons n’auront qu’à faire le tour
- Wow ! Qu’est ce qu’il fout là, ce gamin. Je ne l’avais pas vu. Elle ne peut pas faire attention, sa mère. Un peu plus, il me heurtait, et ça aurait été de ma faute en plus. Quand on ne sait pas tenir un gamin, on n’en fait pas.
- Tiens, faudrait qu’on envisage de faire un bébé, avec Jean-Louis. Il n’est pas chaud pour ça, mais, j’ai bientôt 30 ans, ce serait le bon moment.
- Ça ferait plaisir à Isabelle ! Elle pourrait prendre ma place.
- Ah quelle salope, celle là ! Je suis sûre qu’ils vont coucher ensemble, Tony et elle. Sa femme va être prévenue, comme la dernière fois.
- Bon, cette fois, j’en ai marre. Je vais me coller à cet imbécile, lui faire comprendre qu’il peut encore avancer un peu.
- Mais, qu’est ce qu’il me veut, ce débile ? Il s’imagine pas ma draguer, j’espère ? Je ne suis pas de première jeunesse, mais, de là à laisser un pauvre type m’aborder …
- Comment font-ils pour faire l’amour ? Ça ne doit pas être pratique, quand même. Il y a sûrement des professionnelles, des sortes d’infirmières
- Il continue à me fixer ! C’est gênant. Heureusement que mes fenêtres sont remontées, il m’aurait sûrement adressé la parole.
- Regarde en coin ! … Mais, il n’est pas content, en plus … Alors ça ! Y’a des limites, quand même. Si je ne veux pas me laisser draguer, c’est mon droit, non ? Et je suis avec quelqu’un en plus ! Mais, quel enfoiré, ce connard d’handicapé. Il se croit tout permis ? t’as fait le Vietnam, c’est ça, hein ?
- Ah, elle était drôle, celle-là. Et Tony qui me trouve pas assez drôle
- Je coucherais bien avec lui, tiens ! Bel homme mon patron ! Une certaine classe…
- Quoi ? quoi ? qu’est ce que t’as, Papy ? Tu n’es pas content ? Tu ne bosses pas, qu’est ce que t’as à venir me faire chier ? Retourne à l’hospice ?
- Oh, faut que j’appelle mes parents. Ils doivent être rentrés, maintenant.
- Ah non, j’ai compris ! J’ennuie monsieur ! Il ne peut pas passer avec sa chaise ! c’est gênant … Bon, d’un autre côté, ce n’est pas de ma faute s’il est handicapé. Si je commence à prendre tous les malheurs des autres sur le dos, je n’en finirai pas !
- Hi hi … de toutes façons, t’es assis, non ? oh putain, là, j’suis vache ! si Tony m’entendait.
- Et si je tentais ma chance avec lui ? je ne te raconte pas le scoop à la boite. Eh, Chantal sort avec le boss ! Non ? t’es sure ?
- Est-ce que je pourrais quitter Jean Louis, si Tony divorçait ? Bon, je vais regarder droit devant, faire semblant de pas le voir. Je me sens mal à l’aise quand même, là !
- On dirait que ça se débloque… Ouf, j’en ai marre de son regard accusateur. Allez, connasse, fait avancer tes marmots que je puisse ENFIN passer.
- Faire un gosse avec Jean Louis, finalement, ce n’est peut-être pas une bonne idée. Ah Tony, si seulement …

- Merde, j’ai pris le virage trop vite… meeeeerde. »

Scène 2

Un journal, colonne faits divers

Une jeune femme de 29 ans, a perdu le contrôle de sa voiture, roulant trop vite aux dires des témoins, et a percuté un autre véhicule venant en sens inverse dans le virage du lieu dit « chez Chenaillou ». Elle est grièvement blessée, mais, ses jours ne sont pas en danger.

Scène 3

Artère d’une ville, les voitures sont collées les unes aux autres. Un passage protégé, des feux de signalisation, placés là pour que les piétons puissent passer à leur tour.

- « Non, mais, regarde ça ! Regarde ça ! pas une voiture qui me laisserait passer ! Si vous croyez que c’est simple de faire rouler cette chaise ? et ce lâche, là … qui fait semblant de regarder droit devant ! ah, t’es mal à l’aise, hein, mon coco … ça te gène de regarder une jolie fille dans un fauteuil ? hein, ça te gène ? Et vas-y, colle toi bien à la voiture devant. J’ai tout mon temps ! Je vais attendre une heure, en plein soleil que monsieur daigne avancer pour laisser le passage clouté libre ! Je rigolerais que tu écrases ce gosse qui passe devant ta calandre, et que t’as pas vu ! Je rigolerais ! »

août 24, 2009

Salon pour messieurs.

Filed under: Micro-nouvelles — John Peter B. @ 7:33

La porte s’ouvrait en grinçant … Nous entendions toujours les visiteurs pénétrer dans le salon.

Ce soir d’orage, alors que la pluie rinçait les rigoles et les herbes brûlées par un soleil de plomb, elle s’était ouverte sans un bruit. Il avançait doucement, dans une demi-obscurité.
Ce soir d’orage, alors que le ciel lançait des lumières bleues qui perçaient brutalement la nuit, l’homme était assis dans le salon, sans un bruit, sans un regard vers moi.

Natacha ondulait, sans doute désirant ajouter à son palmarès un nouvel arrivant. C’était la seule, visiblement, qui n’était pas gênée par l’immobilité de ce client étrange. Il n’avait pas bougé un cil depuis qu’il avait choisi ce fauteuil de velours vert. Et croyez-moi, ne pas bouger quand le parfum capiteux de Natacha vous enveloppait, vous étouffait de ses promesses, tenait de la prouesse. Je ne la connaissais que depuis deux jours, mais étais déjà sous le charme.

Elle tournait autour du fauteuil, lançant une hanche insolente vers l’homme, tentant de capter son regard. Il ne tressaillit pas quand elle se figea devant lui, pencha son corsage prêt à exploser, quand elle mit ses mains sur ses épaules. Il leva juste la tête, ses yeux cherchant sous le noir maquillage outrancier le regard noisette de Natacha. Elle passa une langue gourmande sur ses lèvres avant de prendre sa voix la plus rauque, la plus suave.

D’où j’étais, je n’ai pas entendu ce qu’ils se disaient. J’entendais un murmure rauque et sensuel, et voyais ensuite les lèvres de l’inconnu bouger légèrement. « Pas expansif, ce gaillard » souffla Manuella à mon oreille. Je grognai un son à peine articulé, continuant mon observation du ballet.
Natacha avait repris sa course outrancière. Elle avait obligé l’étrange homme à dégrafer son corsage, et son déhanchement faisait maintenant onduler ses seins. J’avalai ma salive difficilement, une boule se formait dans ma gorge.

Je ne devais pas être la seule à être considérablement émue par ce spectacle. Le silence était de mise, les regards tournés vers le corps ondulant de Natacha.

Soudain, l’homme se leva, fouilla un court instant dans sa poche droite.

Il en sortit une boule de verre. J’appris plus tard que cela s’appelait un sulfure, qu’il en existait de toutes sortes, que des gens les collectionnaient. Je trouvai ça très laid. Encore plus quand la tempe de Natacha vint rencontrer brutalement l’étrange masse colorée. Elle porta la main à la blessure et s’écroula dans un bruit sourd.

Toutes les filles restèrent bouche bée environ trente secondes (et c’est long trente secondes, dans un silence pareil, cette atmosphère lourde). L’homme en profita pour se précipiter vers la porte qui cette fois grinça très fort quand il l’ouvrit. Il partit en courant dans la nuit, heurta une poubelle d’une manière assez grotesque, se releva et reprit sa course.

Déjà, trois filles se précipitaient sur Natacha pour l’aider à se relever. Elle tenait toujours sa tempe, un filet de sang coulait doucement dans son cou.

J’allai chercher dans l’arrière salle la trousse de secours, et armée d’un coton imbibé de désinfectant, j’entrepris de nettoyer la plaie de Natacha. De grosses larmes perlaient sous le rimmel, ses yeux brillaient d’un feu intense, je ne l’avais jamais trouvée aussi désirable.
- « Tu veux qu’on appelle la police, une ambulance ? Natacha, tu m’entends ? Tu devrais faire examiner cette vilaine plaie. Tu ne veux pas aller à l’hôpital ? »
Elle ne répondait pas, perdue dans sa rêverie étrange. Je remarquai des cicatrices étranges autour de la plaie sanguinolente.

- « Natacha ? Tu ne crois pas que cette plaisanterie peut être dangereuse ? » dit Sandrine. « Et s’il vise mal, un soir ? Tu peux rester sur le carreau »
- « Ah, parce que ce n’est pas la première fois ? » demandai-je
- « Non, c’est un fou. Il ne demande que ça à Natacha. Il paye d’avance, très cher, uniquement pour la frapper avec ce truc, cette boule de verre »

Je croyais rêver ! On en voit de belles, dans ce métier, mais, je ne comprenais pas comment une fille comme Natacha, sensuelle, superbe, pouvait accepter un client aussi dingue.
Je raccompagnai Natacha chez elle, une heure plus tard environ.
J’avoue que j’avais en tête de la consoler à ma manière. Mais, je n’étais pas convaincue qu’elle partage mon penchant pour les femmes. Manuella m’avait expliquée qu’elles étaient toutes hétérosexuelles, et qu’elle ne saisissait pas comment je pouvais me prostituer si je n’aimais pas les hommes. Je lui avais répondu que c’était comme ça, une manière de gagner ma vie confortablement en faisant quelque chose qui me laissait complètement indifférente.

J’insistai pour aider Natacha à rentrer chez elle. Je lui pris avec autorité les clefs de l’appartement et ouvrais la porte quand une femme entre deux âges entrebâilla le battant.

- « Natacha, de quel droit laisses-tu monter une collègue avec toi ? tu connais nos conventions pourtant ? »

Natacha ne répondait pas. Elle était encore sonnée par le coup, et regardait la femme avec un regard étrange, mélange d’amour et de haine. Je ne savais pas comment interpréter ce que je voyais, et n’étais vraiment pas à l’aise.
Je compris qu’elles étaient amantes quand je les vis tomber dans les bras l’une de l’autre, et s’embrasser avec fougue. Je trouvais la compagne de Natacha tellement laide, je ne comprenais pas.

Natacha s’écarta légèrement, desserrant l’étreinte
- « Pourquoi as-tu frappé si fort, ce soir. J’ai eu très mal, tu sais ? »

Je reconnus l’homme de la boite de nuit.

août 19, 2009

Destin !

Filed under: Micro-nouvelles — John Peter B. @ 10:33

Depuis ma plus tendre enfance, je voulais faire artiste, comme d’autres pompier ou maîtresse d’école. C’est une tendance de plus en plus lourde, actuellement, mais, dans mon jeune temps, l’artiste était un “crève-la-faim”, avec une situation sociale peu enviable par un gamin de 10 ans.

Évidemment, mes parents se saignèrent aux quatre veines pour m’offrir des cours de musique (c’était mon choix, entre autres choix), et je commençai le conservatoire, après un an de danse classique.

Je raconte souvent que j’ai fait de la danse classique, que j’étais doué. Peu de gens veulent me croire …. et pourtant … Je n’aurais pas dû céder devant les quolibets de mes copains… c’est méchant un gosse ! Con et méchant ! Y’a bien qu’les parents pour croire que la vérité sort de la bouche de LEUR progéniture.

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J’étouffai donc dans l’oeuf cette carrière prometteuse, et m’orientai vers celle de concertiste. Enfin, encore eut-il fallu que je bossasse ! Mais, malgré une oreille assez sûre, je préférai passer mes devoirs, gammes et autre Hanon à jouer avec des briques de plastique multicolores…. Le Lego a tué la carrière d’un musicien exceptionnel, j’en suis sûr !

Bon, j’en parle peu, l’âge m’ayant appris une certaine notion du ridicule, mais, j’en reste, en mon for intérieur, persuadé. Je l’écrirai sur les murs, sur mon lit d’hôpital, futur lit de mort : “Le Lego m’a tué”.

HEUREUSEMENT, un petite ressemblance avec un acteur très célèbre, chanteur d’occasion me sauva. Déjà vieux physiquement, malgré mes vingt ans dans la poche, je ressemblais presque trait pour trait à Michel Simon.

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Vous me direz :  ”Aïe, pas de chance, pauvre adolescent, déjà que c’est pas un âge facile, mon dieu, keskiva d’venir ?”

Oui, ce fût dur. Mais, je travaillais (enfin !, pensez-vous) beaucoup, collant à mon sosie, volant ses mimiques, attitudes…. J’imitais sa voix chevrotante, malgré mon jeune âge, et vers vingt cinq ans, j’étais DANS le personnage, et les maigres cachets du début firent place à un quasi pactole. Je vivais largement de mes défauts, les femmes ne se refusaient presque jamais, je passais le cap de la trentaine très à l’aise, en conquérant.

Mais, les modes passent, et aujourd’hui que j’ai l’âge de mon sosie, tel que je l’imitais avant, les contrats se font rare…. J’ai vendu la maison de Normandie qui abrita tant de parties fines, et je vis dans ce studio, cinquante mètres carré quand même, mais, j’ai tellement de souvenirs.

Je me suis adapté, j’ai inventé un nouveau personnage

J’ai passé hier un casting pour une série de prestations dans un circuit touristique, constitué par une chaîne de casinos, et un paquebot… J’ai été engagé, ferme, pour la saison d’été. J’embarque dans deux jours, pour un spectacle dansant, en playback. Le tour de la Méditerranée me fera du bien.

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Voilà pourquoi, mes amis, je ne serai plus avant cet automne sur myspace, avec vous. Je ne pourrais pas emmener mon ordinateur sur ce bateau, malgré que le wifi fasse partie des prestations proposées aux couples sexagénaires embarquant. La partie réservée à l’équipage et aux attractions est plus rudimentaire.

Dès que possible, je mettrais des photos du spectacle en ligne. Vous verrez, j’ai fondu, et très à l’aise dans mon personnage de Mylène Cramer… Sosie officiel.

août 18, 2009

Quelle piste ?

Filed under: Micro-nouvelles — John Peter B. @ 8:34

Pour Bénédicte …

Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Les trois feuillets portaient en exergue cette strophe. Je reconnaissais sans aucun doute les premiers vers d’un poème de Nerval …. Mais, je ne comprenais pas le rapport avec l’affaire qu’on m’avait confié !

C’était le dimanche 6 août 1984. Il faisait très chaud, ma chemise pourtant légère collait à ma peau. C’était désagréable, ça je m’en souviens. Je me souviens aussi très bien du rictus de mon supérieur hiérarchique :
-    « Il faut me trouver TRES rapidement les rapports qui existent sûrement entre ces trois affaires. Si ces vers sont sur ces feuillets, c’est pour nous dire quelque chose, bon dieu ! Il n’y a jamais de coïncidence à ce point là. »

Trois meurtres. Trois jolies jeunes femmes retrouvées pendues à leur domicile. Plus précisément, devant leur domicile. A des réverbères.
Chacune a été trouvée au matin, dès les premières lueurs du jour. Les passants, en général, préviennent assez vite la police quand ils découvrent un tel mobile.
Chacune avait ce papier jaune maïs accroché au corsage. Aucune n’avait subi d’autres violences. Si ce n’est cet ultime outrage, être pendue.

Trois cadavres, pas de rapports entre elles, aucunes relations communes. Je pensais en relisant mes fiches une nouvelle fois, que cette affaire commençait mal.

Cette jolie blonde, Angélique Donnadieu travaillait comme vendeuse dans une parfumerie. Elle semblait coquette, menait une petite vie sans histoire entre quelques amants de passage et sa fille de huit ans. Les rapports de voisinage étaient formels, elle était appréciée de ses voisins, avait une vie plutôt calme et rangée. Sa meilleure amie, inconsolable, l’avait rangée au rayon des « saintes laïques » parce qu’elle occupait une partie de ses congés et de son temps libre à gérer bénévolement une association d’aide aux sans-abris.

La rousse, Jemmy Hotson était anglaise. Nous n’avions pas d’autres informations que ça, elle avait son passeport sur elle, ainsi qu’une petite fortune en dollars. Elle devait vraisemblablement transiter par Paris avant de s’envoler vers les Bahamas, d’après le billet d’avion.

Quand à Octavie Blanchon, elle était déjà fichée chez nous. Dans divers services d’ailleurs. Aux stups, d’abord, dès son plus jeune âge. Puis à la Mondaine, sous le pseudonyme de Rosalie. Je souriais en comparant son vrai prénom à ce sobriquet. Les putes ont parfois un besoin d’originalité qui me dépassait.

J’en connaissais chaque détail de ces fiches. Aucun lien entre ces trois filles, aucun rapport même, entre cette petite bourgeoise, cette anglaise en transit et cette prostituée déjà ravagée par la drogue et un métier éprouvant.
J’allais commander une pizza chez Luigi, pour le plaisir de faire monter dans mon bureau les fesses charnues et appétissantes de Donatella, la serveuse, quand un inspecteur me demanda de le rejoindre fissa Rue du Docteur Blanche.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Je n’avais pas encore éteint le gyrophare de la voiture banalisée que l’inspecteur me secouait un nouveau feuillet jaune maïs devant les yeux.
-    « Deux filles, cette fois-ci, commissaire. Un couple de lesbiennes, dans leur deux-pièces. Pendues aux lustres de la cuisine et du salon. »
-    « vous avez passé l’appartement au peigne fin ? des indices, un truc probant ? Quelque chose pour calmer le patron au moins ? je sais pas moi, on ne pend pas deux filles en pleine journée à Paris sans qu’un voisin s’aperçoive de quelque chose de suspect ! »
-    « On est dessus, commissaire. L’Identité relève les empreintes, on va trouver »

La presse faisait ses gros titres sur cette affaire, le lendemain. « Un serial killer en plein Paris, au mois d’août », « La mort ne prend pas de vacances » et le plus terrible pour nous « la police décroche, cinq jeunes femmes sont mortes »

Pendant un mois, plus de cadavre. L’affaire n’avançait pas, je ne … nous ne comprenions pas ! Pas de mobiles, pas de liens entre les victimes, pas de scenarii communs. Rien. Un assassin avait pendu des femmes à notre nez et à notre barbe, et nous naviguions sans GPS, sans même de sextant ! Nous naviguions à vue, avec un bandeau sur les yeux.

La ligue de défense des lesbiennes me harcelait au téléphone, au sujet de Sylvie Trachet et d’Emilie Martinon, membres « actives » de leur association. Scotland Yard voulait m’adjoindre un de leur meilleur gars pour résoudre le cas de leur ressortissante. J’avais envie de vacances.
Encore six mois, et nous n’avions pas avancé d’un pas. La presse était heureusement passée à d’autres affaires plus gratinées, mais la ligue de défense ne décolérait pas. Des manifestations étaient encore prévues.

Et le 17 février 1985, arrivèrent par la poste deux nouveaux feuillets, et ces lignes :

Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…

J’ordonnais à mes hommes d’écumer les bars s’appelant la Grotte ou la Sirène. Nous n’avons jamais retrouvé de victimes. Elles étaient, en toute logique, deux.

Et encore six mois plus tard, un dernier feuillet :

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

Mais, cette fois-ci, la jeune femme avait été sauvée à temps.

Un professeur de français l’avait aperçue gigotant sous un réverbère. Il était intervenu, la tenant en équilibre dans ses bras, pendant qu’un passant l’aidait à décrocher la corde. C’est ce qui est transcrit dans le procès verbal.
Nous n’avons jamais eu de nouvelles de ce passant et Eve Gobillard, la victime, était incapable de décrire quoi que ce soit. Le choc avait altéré des capacités mentales déjà assez faibles. Elle répétait sans cesse, aux deux inspecteurs qui l’interrogeaient sur le lit d’hôpital qu’elle allait ouvrir une boite et que le monde souffrirait.

Je me souviens de l’ironie de cette histoire.
Ce professeur de français avait écrit une thèse sur Nerval dont il était passionné. Au point qu’il s’habillait comme s’habillaient les écrivains à l’époque, et poussait la ressemblance jusqu’à arborer une petite moustache et un bouc comme son idole, dont il avait d’ailleurs l’œil illuminé et fou.

J’ai appris par la suite qu’Eve Gobillard avait épousé son sauveur.
Ce fût la dernière victime de ce serial killer que nous n’avons jamais pu identifier. L’histoire finissait bien, finalement. Un mariage à la fin du poème.

L’affaire fût classée, et vingt cinq après, je ne sais toujours pas pourquoi ces pauvres filles furent condamnées à mourir de cette façon.

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salut aux filles du feu !

photo 4 …. Concours Née Bulleuse !

Filed under: Micro-nouvelles — John Peter B. @ 1:42
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Mais pourquoi mes jambes se sont-elles coincées comme ça.

Raides comme des piquets. Plus moyen ni d’avancer, ni de reculer. En me penchant un peu, je peux voir par-dessus le parapet, mais, juste une légère torsion du bassin, pas plus.
Je peux me pencher, déjà pour essayer de bouger mes jambes à la main. Rien à faire. Elles sont comme collées à l’asphalte, la rotule fait bloc.
Je pensai, en me penchant plus, être déséquilibré. Seule, une violente douleur me vrille le bassin, remonte le long de la colonne, me force à me redresser. Mes jambes n’ont pas bougé, elles !

Je me tourne vers un jeune femme qui passe, une jolie métisse. Elle pense que je veux la draguer, sans doute, détourne le regard, fait comme si elle ne m’avait pas vu. Mais quelle conne. Elle n’a pas vu que je n’ai pas bougé d’un pouce tout le long de son avancée à ma rencontre, depuis le début du pont.
Quelle prétention ! Elle imagine sans doute que tous les hommes restent immobiles, comme des arbres en terre, du plus loin qu’ils la voient arriver. Elle doit penser que sa beauté et ses attraits physiques figent les êtres, hommes, femmes, chiens, guêpes…

En parlant de guêpes, celle-ci qui me virevolte autour me met mal à l’aise.

J’agite les bras, presque convulsivement, mais, elle revient à l’attaque. Je ne peux pas courir ! c’est pourtant ce que j’aurais fait, en temps normal, j’ai une peur panique de ce genre de bestiole. Je suis allergique aussi, je crois. Pas sûr ! Aucune n’a réussi à me piquer, jusqu’à ce jour.
Il faut un début à tout. Elle s’est posée, vive, décidée, m’attaque, m’enfonce un dard virulent, pointu et assassin. Je tape mon cou de la main droite, elle est déjà partie. A peine si je la frôle.

Le pont est désert, la nuit tombe doucement. Je suis coincé là depuis bientôt six heures. Je ne sens plus mes jambes. Je ne les sentais déjà plus quand elles se sont bloquées, mais, j’avais mal au bassin.
Je ne sens plus rien jusqu’au thorax. La paralysie semble s’être étendue au dessus du ventre. Je veux me tourner doucement pour vérifier, rien à faire. Je peux juste bouger les épaules. Et encore, pas beaucoup. Je tourne la tête, par contre, désespérément, cherchant du regard une âme qui vive, compatissante. A cette heure-ci, tout le monde est devant son écran de télévision.
Je suis perdu.

La nuit fut longue, très longue.

Au matin, un chien leva la patte sur moi, urinant un jet que je devinais chaud contre la jambe. La carriole de l’agent de voirie me heurta. Il s’arrêta, et frotta une allumette contre mon dos pour allumer sa cigarette. Je voulus crier, l’appeler, l’alerter, mais aucun son ne sortit de ma bouche.
Elle ne s’ouvrait presque plus, d’ailleurs. Je tentai de regarder mes pieds, sans réussir.
Ma tête, mon cou étaient raides comme dans un bloc de ciment.
Je fermai les yeux, les rouvris une dernière fois pour photographier ce que je pensais être la dernière vision d’un monde qui n’était plus le mien. Un pigeon se posa sur mon épaule. La fiente qui coulait le long de mon bras ne me dérangeait plus.
Plus rien n’a d’importance, maintenant. Je suis scellé à ce pont, pour l’éternité.

Au moins jusqu’à la destruction de ce pont !

Michel s’arrêta un moment pour contempler l’eau qui glissait entre les piliers si massifs de ce pont de pierre qu’il empruntait tous les jours depuis son enfance. Il connaissait chaque pierre, chaque relief de l’eau pourtant changeante. En se relevant, il remarqua la statue blanche et grise, tellement réaliste. Il pensa aux œuvres de Duane Hanson, mais imaginait mal sa municipalité dépenser une somme qu’il devinait folle, pour orner un vieux pont de pierre.
Il prit un peu de recul, admira la qualité du moulage, la subtile teinte rose des joues, la polychromie magnifique de l’ensemble.

Puis, il se décida à aller au bureau.

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/1c/Duane_Hanson_Drug_Addict_Louisiana_1975.jpg
Duane Hanson
Drug Addict

des personnages en fibre de verre et résine, moulés à même le corps de ses modèles.
Décèdé à l’age de 71 ans, le 6 janvier 1996, duane fait partie du mouvement hyperréaliste couvrant des sujets comme le racisme, la pauvreté, la guerre, la maltraitance, sa lucidité n’est ni complaisante ni misérabiliste.


duane hanson

Une partie de ses œuvres seront visibles à la galerie Emmanuel Perrotin à paris jusqu’au 11 juillet. (c’est un peu tard .. mais bon)

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